Catégorie: The Beautiful People
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Iggy Pop répète souvent que Frank Sinatra est son chanteur préféré. Certains de ses proches le confirment d’ailleurs dans diverses interviews : à la maison, en voiture ou dans sa loge, Iggy n’écoute quasi que du Sinatra. Mieux que ça : il penserait sérieusement depuis quelques années à en enregistrer un album complet de reprises… Cette passion du parrain du punk pour un crooner qui a longtemps proclamé mépriser le rock a de quoi surprendre, et pourtant…
Plusieurs choses peuvent expliquer l’admiration d’Iggy le rockeur pur jus pour cet artiste propre sur lui qui, à la fin des années 50, qualifia le rock’n’roll de « la plus brutale, laide, désespérée et vicieuse forme d’expression (qu’il) a eu le malheur d’entendre » [1]. Déjà car le père Sinatra ne pratiquait pas la tempérance verbale, il disait cash ce qu’il pensait sans se soucier de ce que l’on en dirait ni de quelles seraient les retombées sur son image… Et ça, que l’on soit d’accord avec lui ou non, cela force le respect.
Ensuite, même s’il était toujours tiré à quatre épingles, personnifiant dans ses meilleures années le sommet de l’élégance italo-américaine, Frankie revendiquait un mode de vie que l’on qualifierait précisément aujourd’hui de rock’n’roll lifestyle. L’alcool, les innombrables conquêtes féminines, la rumeur de son penchant prononcé pour la débauche, mais aussi la frime, l’arrogance et cette éternelle odeur de souffre qui l’accompagnait où qu’il aille: le jazzman, le chanteur de charme, le dieu vivant Sinatra avait tout d’une rock-star avant l’heure. Quelqu’un comme Bryan Ferry l’a d’ailleurs très bien compris, tâchant dès ses débuts avec Roxy Music d’allier la classe et l’aura infinies de ce chanteur jet-setteur à une musique certes élaborée mais néanmoins fondamentalement rock (oui, je suis en train de vous dire que Sinatra a influencé le glam-rock). Ces poses, ce raffinement inné contrastant avec une attitude bien peu catholique une fois le rideau tiré ne pouvaient que parler à Iggy également.
Car en prime, Sinatra n’était pas un de ces pingouins nés avec une cuiller en argent dans la bouche : il a dû cravacher ferme pour décrocher les étoiles, on ne les lui a pas apportées sur un plateau. Iggy, l’enfant sauvage de Detroit, est forcément impressionné par la réussite insolente, par le courage et par la force de la détermination de ce fils d’immigrés issus de la working class new-yorkaise. Ses liens troubles avec la mafia, son amitié avec les Kennedy et ses succès amoureux avec des stars glamours d’Hollywood (Ava Gardner, Mia Farrow, Judy Garland, Lauren Bacall, Audrey Hepburn – la liste est longue) ne faisant que renforcer encore à la fois le mythe et l’ambigüité du personnage. Dans une autre vie, Iggy aurait voulu être Frankie.

Mais l'essentiel, cela reste bien entendu les disques ! Et la discographie de Sinatra est l’une des plus singulières qui soit. Les connaisseurs la divisent en différentes époques : l’ère Columbia, l’ère Capitol (considérée comme la meilleure), et enfin l’ère Reprise, du nom du label qu’il a fondé en 1960. En tout, on parle quand même de 59 albums studios et de 297 simples parus entre 1946 et 1984. Et de deux enregistrements live, dont celui-ci, Sinatra at the Sands, capté comme le titre l'indique au Sands, un grand hôtel-casino de Las Vegas dont Frankie était devenu l’un des propriétaires. Dans les sixties, il en avait fait sa plaine de jeux (de jeux d’argent, mais pas seulement), son palace personnel, un palais dont le luxe n’avait d’égal que l’ego de son roi. C’est là, dans son restaurant prisé et sa prestigieuse suite, qu’il recevait ses amis gangsters, politiciens et grands de ce monde, mais aussi ses innombrables maîtresses. Selon la légende, c’est au Sands qu’il abusa un soir de l’état d’ébriété très avancé de la catin Marilyn Monroe pour l'ajouter à son tableau de chasse. Et c’est donc aussi en ses murs, dans la fameuse Copa Room, qu’il donna quelques-uns de ses meilleurs concerts des années 60. Avec son fidèle Count Basie au piano et le déjà immense Quincy Jones dans le rôle du chef d’orchestre. Et un répertoire... quel répertoire ! Come fly with me, I've got you under my skin, Where or when, Fly me to the moon, It was a very good year... Que des chansons sublimes dont il n’a jamais écrit le moindre mot mais à qui il donnait vie, qu'il habitait comme personne.
Controversé, Sinatra l’était au-delà du concevable. Mais lorsqu’il se mettait à chanter, ses détracteurs oubliaient tout et ne pouvaient que s’incliner devant son charisme et sa voix. Ce classieux double 33 tours capté en 1966 nous le rappelle à merveille.
[1] Au sujet d’Elvis Presley, il ajouta même, jamais à court de bons mots, que sa musique était « un déplorable aphrodisiaque à l’odeur rance » (il s’inclina toutefois plus tard devant le succès du King, allant jusqu’à l’inviter à chanter en duo avec lui à la télévision).
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