Catégorie: Saines lectures
Relisez vos classiques

En relisant un article à paraître sur Pop-Rock (une chronique du nouveau Showstar), je me délecte d’un sous-titre en allusion à Huysmans, tout en me disant que c’est vain, personne ou presque ne va comprendre.
Le week-end passé, je parlais au DNA avec quelqu'un, un connaisseur pointu de musique rock, qui ne savait pas que les groupes The Soft Machine et Naked Lunch ont choisi leur nom en référence à des ouvrages cultes de William Burroughs.
Idem précédemment avec une grande fan de Daho qui n'avait jamais entendu parler de Satori à Paris de Jack Kerouac (la photo).
Pire : quand j'ai fait suivre à des contacts un copié/collé du Twitter de Bret Easton Ellis se réjouissant du décès de Salinger, quelqu'un m'a répondu n'en connaître aucun des deux, pas même de nom.
Salinger, Kerouac, Burroughs, Miller, Bukowski, Selby, Ginsberg, même Wilde, ça ne dit plus rien à personne. Ne parlons même pas de Sartre, qu’on confond avec Sade…
Je laisse la conclusion à Yû : « C'est pourquoi il faut placer les références pour s'amuser soi, pas pour s'amuser avec la galerie. »
Les talibans sont parmi nous

A mes lecteurs que le débat sur l’islamisation de la Belgique intéresse, je conseille vivement la lecture du pamphlet Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’Islam réac, sorti l’an passé aux Editions du Cerisier. Cosignée par Alain Destexhe, sénateur MR qu’on ne présente plus, et Claude Demelenne, journaliste de sensibilité socialiste, cette lettre fait le point sur les liens troubles qu’entretiennent, pour des raisons idéologiques et électoralistes, les trois grands partis francophones de gauche avec l’Islam rigoriste. Ecolo est particulièrement épinglé, ne fût-ce que parce qu’il est le seul des trois qui a inscrit en toutes lettres dans son programme le droit de porter le voile dans les écoles et les administrations.
J’invite donc en priorité les électeurs de ce parti à lire la Lettre. Oh, je ne m’adresse pas ici aux bobos soixanthuitards, aux néo-hippies et aux convaincus de la première heure (‘les Khmers verts’), mais plutôt aux personnes qui suivent moins la politique et votent pour Ecolo, soit par opposition aux trois autres grands partis traditionnels, soit pour les aspects les plus sympathiques de leur programme (‘Une planète plus verte’, etc.), mais qui ne partagent pas pour autant leur complaisance envers le prosélytisme religieux et leur vision angélique de la délinquance.
Être informé sur ces points me semble essentiel avant d'encore confirmer au pouvoir des Evelyne Huytebroeck et consorts.
Tueries du Brabant : le dossier, le complot, les noms

Je lis Tueries du Brabant : le dossier, le complot, les noms, l’ouvrage que le journaliste flamand Guy Bouten a consacré à l’affaire politico-criminelle belge la plus mystérieuse des années 80. Cette imposante brique de près de 900 pages, parue aux Editions de l’Arbre, n’est pas qu’une compilation des informations, hypothèses et supputations publiées depuis vingt-cinq ans dans la presse, Guy Bouten a repris l’enquête à zéro. Patiemment, pendant cinq longues années, il est retourné voir tous les intervenants de l’affaire : le procureur, le juge, les enquêteurs, les témoins, mais aussi les suspects, et les a soumis à des interrogatoires impromptus (pour éviter d’être éconduit, il débarque chez la plupart des protagonistes à l’improviste, sans avoir fixé de rendez-vous). Et presque trente ans après les premiers faits, certaines langues se délient. Au fil des pages, de nombreuses informations et détails inédits sont révélés : des noms, des bribes de nouvelles infos, parfois en contradiction avec ce qui figure dans le dossier. On commence à y voir un peu plus clair sur ce qui a pu motiver les Tueries, qui a pu faire partie de la bande, mais aussi qui a fait capoter l’enquête et pourquoi.
Au travers de ces entretiens rigoureux, c’est à une plongée passionnante dans le milieu trouble de la Belgique des années 80 que l’auteur nous convie : les groupuscules d’extrême-droite ayant infiltré la gendarmerie, les ballets roses impliquant des personnalités de la magistrature et du sommet de l’Etat ; une vie nocturne interlope bruxelloise où se croisent, sous le regard bienveillant des agents de la Sûreté, des ministres, des juges, des flics ripoux, des truands notoires et même un membre de la famille royale. Sans oublier l'omniprésence de l'ombre de la CIA. Autant de pistes qui ont été, selon Bouten, délibérément négligées à l’époque.
Je vous en livre un petit extrait amusant :
Un grand bonhomme corpulent portant la moustache typique de gendarme, un bandage sale sur la main droite et le poignet gauche, une Marlboro au coin de la bouche m’attend stoïquement. Il boit un café et commence par des anecdotes à propos de ses fameux amis.
Comment il avait couvert Bouhouche lorsque celui-ci avait vidé son Parabellum 9mm chargé de balles à tête creuses sur un Grec qui refusait de s’arrêter pour un contrôle d’identité.
Comment Buslik, à l’aide d’une échelle de corde, installa un micro dans le système de ventilation d’une chambre d’hôtel, pour écouter Marcel Castris, le lieutenant de Farcy, pendant qu’il batifolait avec Dominique Lhoir, la petite amie du commandant François.
« Castris couchait ses 130 kilos sur son corps frêle. On a décidé de faire une perquisition en défonçant la porte. Il était comme enragé et, elle, on aurait dit une furie, t’aurais dû la voir, nue et belle comme tout avec ses cheveux noirs et sa chatte appétissante comme une fraise sur un lit de chantilly. »
Il rit sans relâche. Ce qui me frappe, c’est sa petite bouche et ses oreilles pointues, son gros nez et le crâne chauve. Ses collègues appréciaient sa loyauté et sa fidélité. Un chien qui obéit aux ordres de son maître.(Extrait de l’interview du gendarme Christian Amory, chapitre 44, Un ancien de la brigade Diane).
Entretien avec un vampire

Ce vendredi soir, je vais voir Peter Murphy à Gand. La dernière fois que je l’ai vu, c’était en février 2006, à l’AB, dans le cadre de la tournée de reformation de Bauhaus et ce fut un massacre total, un moment tellement enlevant que ça en avait frisé le surnaturel (j'en parlais ici). Cela reste aujourd’hui encore l’un des deux ou trois meilleurs concerts de ma vie (après David Bowie).
Déjà tout excité, ce soir, je suis descendu compulser mes archives à la cave, histoire de voir ce que la presse anglaise disait de Bauhaus à l’époque. C’est un luxe que je dois à Philippe Carly, qui m’a légué l’intégrale du NME de 1977 à 1984, ainsi que des caisses de Rolling Stone et Melody Maker des mêmes années. Je ne le remercierai jamais assez pour ça. Pour quelqu’un comme moi qui se mêle d’écrire sur la musique, c’est une source d’informations d’une valeur inestimable, n’est-ce pas ? Surtout qu'étant né en 1978, je n'ai naturellement pas vécu cette période en direct.
Je crois que si tous les chroniqueurs on-line pouvaient disposer d'une telle documentation, les articles de certains sites rock ressembleraient moins à Wikipedia meets Allmusic.com.
Le numéro ci-dessus date de mars 1982 et contient une longue et passionnante interview du chanteur par Paul Morley. Et quand je dis longue, ce n'est en rien comparable avec les standards de la presse musicale actuelle. A l'époque, dans le NME, l'interview du groupe ayant les honneurs de la couverture s'étalait sur quatre à cinq grandes pages (et en petits caractères !). Du coup, il m'arrive de passer des heures dans ma cave à disséquer de longs articles (parfois tellement longs qu'ils étaient publiés en plusieurs fois) sur Joy Division, Depeche Mode (qui n’avait pas droit qu’à des éloges !), Brian Eno, les Talking Heads, David Sylvian, Siouxsie et j’en passe… C'est une mine d'or !
Peter Murphy sera aussi à Charleroi samedi mais, puisque j’avais le choix, j’ai naturellement préféré opter pour une belle ville…
Sade, es-tu diabolique ou divin ? (*)

Après la passionnante auto-biographie d’Andy Taylor (dont je vous livrerai sous peu encore quelques extraits), je reviens à un grand classique de la littérature française. Je relis en effet La philosophie dans le boudoir, élégamment sous-titré Les instituteurs immoraux. Dialogues destinés à l’éducation des jeunes demoiselles, soit l’ouvrage scandaleux publié par le Marquis Donatien de Sade en 1795. Censurée, interdite, bannie et vouée aux gémonies à sa sortie, cette histoire est celle de Madame de Saint-Ange, une aristocrate libertine particulièrement perverse qui entreprend de réaliser l’éducation sexuelle d’Eugénie, une adolescente de 15 ans, aidée en cela par son frère et deux de ses dévoués domestiques.
Pornographique, ce livre l’est assurément. Il détaille des scènes de sexe lubrique de façon très détaillée et en des termes plutôt crus. Partouzes bisexuelles, sadomasochisme (faut-il rappeler que le néologisme « sadisme » fut formé selon le nom du Marquis ?), cruauté, récits de sodomies, rien ne nous est épargné. Mais contrairement à la plupart des ouvrages classés X, l’œuvre de Sade est remarquablement bien écrite, avec ce langage pincé et ce vocabulaire typiques de la noblesse française du dix-huitième siècle. Cette philosophie inclut en outre une série de réflexions sur la liberté que devraient, selon Sade, revendiquer ses contemporains, ainsi que sur l’ingérence inacceptable du clergé dans la vie privée (et sexuelle) des individus.
Je vous en présente ci-après l’introduction.
Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage : nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l’homme aux vues qu’elle a sur lui, n’écoutez que ces passions délicieuses ; leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur.
Femmes lubriques, que la délicieuse Saint-Ange soit votre modèle; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l’enchaînèrent toute sa vie.
Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante, imitez l’ardente Eugénie ; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d’imbéciles parents.
Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n’avez plus d’autres freins que vos désirs et d’autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d’exemple ; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare ; convainquez-vous à son école que ce n’est qu’en étendant la sphère de ses goûts et de ses fantaisies, que ce n’est qu’en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d’homme, et jeté malgré lui à ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie.
(*) Le titre est tiré de la chanson Sadeness, par Enigma, 1990.
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