| « Anarchy in the UK | MDR - LOL - PTDR - XD » |
La corde

Lorsque l’on cite le nom d’Hitchcock en société, les premiers titres de films qui surgissent dans la conversation sont à peu près toujours les mêmes : Les oiseaux, Psychose, Sueurs froides, Fenêtre sur cour, La mort aux trousses… Mais la longue liste de réalisations du maître du suspense renferme bien d’autres joyaux ; notamment des films relativement méconnus ou oubliés d’une qualité pourtant stupéfiante. Parmi ceux-ci, un vrai précurseur : Rope.
Rope (La corde, pour la V.F.), sorti en salles en 1948, est le tout premier film en couleurs d’Alfred Hitchcock. Le réalisateur anglais, qui a fait ses débuts dans le cinéma muet dans les années 20, s’adapte ici à la deuxième avancée technologique majeure du septième art : après le son, la couleur ! Mais à l’aube des fifties de James Dean et Marlon Brando, de grosses limitations techniques demeurent encore et il faudra toute l’imagination et le génie du maître pour les contourner, ou en faire des atouts au service de son esthétique. Ainsi, ayant imaginé de mettre en scène le récit de Rope sous la forme d’un seul long plan séquence, il est obligé de trouver mille astuces pour que les coupures imposées par la longueur limitée des bobines (maximum dix minutes) ne se remarquent pas au montage. Il va donc tourner des plans rapprochés de dos, pour faire des fondus au noir, entre autres trouvailles encore inédites à l’époque.
Adaptée d’une pièce de théâtre anglaise, l’intrigue de Rope est transposée à New-York et se déroule intégralement dans une seule pièce (comme ce sera aussi le cas plus tard pour Rear Window). Les deux principaux protagonistes, de jeunes et arrogants dandys tout droit sortis d’un roman d’Oscar Wilde, viennent d'y tuer un de leurs camarades, à la fois par jeu, par plaisir et au nom d'une idéologie proche du nazisme. Ils l’ont étranglé avec une corde, l'objet qui sera ensuite le fil conducteur du récit.
Leur relation homosexuelle, jamais clairement établie mais néanmoins plus que suggérée, choquera profondément une partie du public. C’est que nous sommes en 1948 et que l'Amérique est encore très puritaine ; les interdits moraux restent nombreux, y compris à Hollywood (Cary Grant, d’abord pressenti pour le rôle principal, l’a refusé car il ne souhaitait pas que son image soit associée à une ambigüité sexuelle). Hitchcock s’en amuse, n’abordant jamais ouvertement la question du lien qui lie les deux assassins, tout en laissant tomber de nombreux indices – des gestes, des paroles, des allusions – permettant de deviner qu’ils ne sont pas que bons amis.
Justifiant le crime par le droit qu’auraient les élites à disposer des plus faibles (et ce moins de trois ans après la fin de la guerre contre les nazis...), le couple meurtrier veut faire de son geste une œuvre d’art. C'est dans cette idée que sont reçus dans leur appartement des proches de la victime : son père, sa fiancée, son meilleur ami, sa tante et un de leurs anciens professeurs, tandis que le corps du défunt est caché dans un coffre sur lequel le dîner sera servi. Le personnage du professeur, campé par James Stewart, très classe comme de coutume, ne tardera pas à comprendre que quelque chose cloche… Avant de réaliser que c'est lui qui a inspiré au duo son entreprise maléfique.
Il ne s’agit pas ici en soi d’un film à suspense, ni même d’une intrigue policière, dans la mesure où l’on sait dès la première scène qui a tué et pourquoi. Non, Rope est avant tout un film mettant en avant la psychologie des personnages et se reposant sur des dialogues finement ficelés. Misanthropie, cynisme et humour noir sont au menu d’une réception macabre présentée par Hitchcock en temps réel, sans ellipses narratives, et où l’on peut donc vivre minute par minute le déroulement du plan machiavélique de deux individus aussi inhumains que profondément captivants.
18 commentaires
Jérome a signé l'armistice hier. C'est plutôt une bonne chose on va avoir des articles sur des sujets plus passionnants que la sonnette d' un bloggeur.
Jérome parle très bien de cinéma.