Musique, polémiques, etc.

Archives pour: Février 2009, 20

Celui qui effectue une comparaison contextualisée du premier album de deux groupes anglais ayant fait leurs débuts la même année

Permalien 20/02/09 17:14 , Catégories: Le match de la semaine

Vs.

Duran Duran et Depeche Mode sont considérés aujourd’hui, avec The Cure et Simple Minds, comme les groupes les plus emblématiques des années 80, et de la new wave en particulier. Alors que ces deux formations tant décriées ont connu des trajectoires diamétralement opposées, il me plait, pour inaugurer en grandes pompes ma nouvelle rubrique « match de la semaine », d’établir un comparatif entre leurs deux premiers albums, Duran Duran et Speak & Spell, qui, coïncidence, sont tous deux sortis à quelques mois d’intervalle, en 1981, l'année de l'accession de Ronald Reagan à la maison blanche et de François Mitterrand à l'Elysée.

C'est dans la petite ville provinciale de Basildon, dans l'Essex, que Depeche Mode se forme en 1980. De leur propre aveu, c'est une ville morte où il ne se passe jamais rien. On peut parler de réel contraste avec Duran Duran, qui voit le jour à Birmingham, soit la deuxième ville la plus peuplée du Royaume-Uni. Nick Rhodes et John Taylor n'ont que respectivement 16 et 18 ans lorsqu'ils commencent à y répéter avec le chanteur Stephen Duffy, en 1978. Déjà entourés d'une petite cour, ils hantent les bars et les boîtes de nuit de la métropole. Nick Rhodes devient DJ dans un club à la mode, à 17 ans à peine, tandis que le flamboyant John Taylor est chargé de la sélection à l’entrée.

Les Depeche Mode (qui s’appellent encore Composition of Sounds) ne peuvent se targuer de vivre une jeunesse aussi palpitante. En 1980, Vince Clarke, le compositeur principal, a 20 ans et est au chômage. Il vivote et n’a pas vraiment l’occasion de mener la grande vie, loin s’en faut. Martin Gore est employé modèle dans une banque et Andrew Fletcher s’ennuie ferme dans une compagnie d’assurances. Ils sortent peu et sont d'un naturel timide. Tout le contraire de Dave Gahan, un petit voyou de 18 ans qui a pour seule ambition d'un jour pouvoir quitter ce bled moribond et s’installer à Londres. Son passé de délinquant et son côté trendy (pour un provincial) impressionnent Clarke, Gore et Fletcher, mais ce sont surtout son charisme et son succès auprès de la gent féminine qui incitent le trio à le recruter comme chanteur. « Parce qu'on se disait qu'il attirerait peut-être quelques personnes aux concerts », avouera Fletch.

« New sound all around. You can hear it too, getting hot, never stop. » (I sometimes wished I was dead, Depeche Mode)

De leur côté, à Birmingham, les Duran Duran ont remplacé dès 1979 le chanteur des débuts par Simon Le Bon, un poseur de 21 ans, acteur débutant qui a déjà tourné dans quelques spots de pub. Une de ses petites amies, barmaid dans la boîte où Nick Rhodes et John Taylor passent l’essentiel de leur temps, a servi d’intermédiaire à leur rencontre. Roger Taylor, le batteur, et Andy Taylor, le guitariste, ont rejoint le groupe dans la foulée (contrairement à une idée reçue, il n’existe aucun lien de parenté entre les trois Taylor).

Les joyeux drilles ont en commun un goût prononcé pour le glam-rock de David Bowie et Roxy Music, mais également pour le funk, la soul et le disco (et le groupe Chic en particulier). C'est là une autre grande différence avec Depeche Mode, dont les membres, même s'ils adorent tout autant Bowie et Roxy, ce qu’ils démontreront à différents stades de leur carrière, s’intéressent avant tout à la musique électronique. Kraftwerk, en particulier, leur sert de référence au moment de composer leurs premières démos. A l'instar de ce qu’ont fait Fad Gadget et Gary Numan, la démarche de DM est de jouer de l’électro-pop avec une forte personnalité, un leader qui capte les regards à l’avant-plan, et ce en opposition au modèle statique et austère des Allemands.

Duran Duran se positionne davantage comme un groupe de rock post-disco. « Les Sex Pistols qui jouent du Chic », diront-ils parfois, confessant que leur look est au moins aussi important que leurs chansons (à l'instar de Spandau Ballet, la presse les associe d'ailleurs au mouvement néo-romantique émergeant). L'électronique est présente dès leurs premières chansons via le synthétiseur de Nick Rhodes, mais la guitare est toujours bien en avant et c’est de la section rythmique que viendra la signature funky du groupe. A bien des égards, le Duran Duran de 1981 peut être perçu comme une version plus pop et moins intellectuelle de Japan (encore un rejeton de Bowie/Roxy nourri aux musiques noires). Nick Rhodes, le cerveau musical de Duran Duran, n’a d’ailleurs jamais fait mystère de sa fascination pour David Sylvian. Depeche Mode, par contre, avec ses trois synthés et Dave Gahan qui gigote à l'avant, fait du Kraftwerk pop (ou du sous-Kraftwerk, diront les mauvaises langues). Et ce n’est pas qu’un simple raccourci car tout sur Speak & Spell évoque la musique des pionniers de Düsseldorf (et particulièrement leur album The man machine, qui est sans doute le plus accessible de leur discographie), en moins robotique cependant.

De même, on peut souligner le mimétisme entre les titres du LP Duran Duran et ceux d’albums de Japan. Un exemple parle de lui-même, c’est celui du single de 1979 Life in Tokyo, produit par Sylvian avec le pape du disco Giorgio Moroder, et dont la structure a manifestement servi de modèle aux premières ébauches de Nick Rhodes et consorts. Simon Le Bon insuffle toutefois un surplus d’explosivité, d’entrain et de charisme. Ses prestations en tant que frontman, à cette époque, enfoncent indiscutablement celles de Dave Gahan, encore très réservé et presque timoré, sur scène comme dans les clips.

« There's a camera rolling on her back and I sense the rhythms humming in a frenzy, all the way down her spine. » (Girls on film, Duran Duran)

Dans les vidéos diffusées en heavy rotation sur l’unique chaine musicale de l'époque, Le Bon personnifie le winner irrésistible : un jeune esthète qui transpire l'assurance, voire même l'arrogance. L’usage fait par Duran Duran de la vidéo est l'une des clés de sa réussite. Les membres du groupe jouent les gravures de mode dans des clips légers où les filles et le champagne sont omniprésents. Celui de Girls on film, jugé beaucoup trop sexy et provoquant, est censuré par la BBC, ce qui crée un coup de pub plus que bienvenu. DM exploite beaucoup moins bien cet outil avec des vidéos minimalistes tournées à la va-vite. La différence de budget entre les deux formations est une explication partielle : Duran Duran a signé avec la major EMI tandis que Depeche a opté pour le jeune label indépendant Mute Records, aux moyens nettement plus modestes. Cette différence affecte également les plans promos, celui de l’album des play-boys de Birmingham étant autrement plus important et efficace. Au final, les deux albums auront des ventes jugées satisfaisantes même si loin d'être colossales. Duran Duran se fait surtout remarquer grâce au buzz autour de Girls on film, dont le 45 tours termine n° 5 des charts britanniques, tandis que Just can’t get enough (à mon humble avis la pire scie synth-pop de l’histoire) de DM connaît un joli succès dans les clubs et se hisse à la huitième place du top briton.

A Birmingham comme à Basildon, il faudra donc attendre encore un peu avant de voir les espoirs locaux trôner en tête du hit-parade (où l’on retrouve cette année-là, entre autres, des singles de Soft Cell, Human League, mais aussi Roxy Music et Kraftwerk). Les deux albums sont pourtant dotés de plusieurs titres très prometteurs. Chez DM, on épingle surtout Photographic et Tora ! Tora ! Tora !, sombres mais dansants, comme en écho à la cold-wave électronique de John Foxx (Metamatic, 1980). Le reste, en comparaison des chefs-d’œuvre à venir comme Music for the masses et Violator, est faiblard et naïf (et loin d’être aussi novateur qu'on voudra bien essayer de le faire croire, écouter les premiers Orchestral Manœuvres In The Dark, Tubeway Army et Soft Cell suffit pour s'en convaincre). Duran Duran, par contre, signe un très bon disque dès son premier essai. Girls on film, Planet Earth, Careless memories (ma préférée de l’album !), Anyone out there, Night boat, etc., sont toutes devenues des classiques de pop hédoniste : une musique certes légère mais dont l'efficacité diabolique ne pourrait être mise en doute. Quelques titres sont plus faibles mais cela n’empêche pas Duran Duran de proposer, pour ses débuts, une galette bien plus appétissante que ce Speal & Spell d’une naïveté parfois bien embarrassante.

And the winner is : Duran Duran (à prononcer Duwanne Duwanne).

974 commentaires »

Contact | b2evo skin by Asevo | Crédits: free blog tool | hébergement | Francois